J'avais tant de choses à dire

J avais tant de choses a direLe 12 novembre 2016 dernier, Malek Chebel s’en est allé. Il était connu du public français et aux quatre coins du monde comme historien, philosophe, anthropologue, traducteur du Coran (il lui faudra 13 ans pour arriver à bout de la traduction), chantre de l’«islam des Lumières».

En moins de 130 pages, Malek Chebel nous présente ses dernières intuitions, ce qu’il reste au terme d’une vie, ce qu’il a voulu donné comme ses dernières pensées. Pour ce faire, il demande à une journaliste et essayiste tunisienne Fawzia Zouari de l’aider dans cette entreprise du fait qu’il se sent épuisé par une longue maladie qui ne le lâchera plus... Ce livre « J’avais tant de choses à dire encore… »,  est donc un livre d’entretiens où il reprend quelques réflexions sur le monde arabo-musulman, sur l’islam, sur le Coran, l’orientalisme, le rôle de la femme. Il en fait comme un parcours, la trajectoire de sa pensée. On le veut être l’intellectuel musulman algérien, penseur d’un « islam des Lumières », et à ce propos il dit : «La difficulté pour l’intellectuel venu d’Orient, qu’il soit religieux ou pas, consiste d’abord à se dépouiller de ses croyances les plus enfouies pour se mettre au diapason du raisonnement objectif. Non pas la foi qui le regarde, mais la raison, seul paramètre  qui accorde les hommes les uns aux autres.»

https://images-na.ssl-images-amazon.com/images/I/51avS5TquIL._SX322_BO1,204,203,200_.jpgIl invite ses frères, et pas seulement, à penser le rapport à Dieu et au monde, à sa vie, à son projet de vie, à laisser les oripeaux stériles qui ne débouchent sur rien si ce n’est la violence, l’amertume… Il avance : « Apprendre à penser n’est pas inscrit dans les manuels scolaires, même si apprendre à apprendre y contribue grandement. Cependant le paradoxe est entier, car si vous apprenez à penser autrement, c’est à coup sûr que vous le faites contre vous-même. ». Et à ceux qui s’enfermeraient dans quelque chose qu’ils ne peuvent pas vivre réellement, plutôt que de rester empeser dans des pratiques pieuses non pas mauvaises en soi  mais simplement peu adaptées si le croyant veut les vivre toutes parfaitement, il dit : « J’ai calculé que, lorsque l’islam est pratiqué conformément aux prêches des prédicateurs du haut de leur chaire, il faut lui consacrer 95 % du rythme d’une journée (…). Cela ne peut suffire à nourrir le chercheur de sens qui peine à s’insérer dans la vie courante, à vivre sa vie ailleurs que dans un espace sacré (haram). La démarche rationnelle…impose un autre rythme et une intervention affirmée de l’être humain dans la gestion de son destin. »

Rien n’est mis de côté : le rapport Occident-Orient, les sciences, les arts, le Coran, la foi, la vie sentimentale et la libido, la vie religieuse. Cependant ce livre posthume laisse un peu le lecteur sur sa faim. Pouvait-il en être autrement ? Il donne à penser au cœur de la foi de tous ceux qui se reconnaissent dans le Prophète de l’islam. Il donne également des clés de lecture pour le lecteur lambda qui voudrait parfaire ses connaissances. Le débat est ouvert. Bonne lecture.

Patrice Sabater, cm

Avril 2017

Malek Chebel, J'avais tant de choses à dire encore... Entretiens avec Fawzia Zouari. Ed. DDB Paris mars 2017. 127 pages - 12,90 €