l'Orient derrière soi

L orient derriere soi

La nostalgie… Un instant de pause qui se prolonge, un mélange en nous de la douceur et de la douleur des souvenirs. Une musique en nos vies qui vient faire revivre en nous ces sensations et ces sentiments d’un hier qui disent quelque chose de mon lien au temps, aux choses. Parfois plaintive et langoureuse, à d'autres moments, tonique et rythmique. Un quelque chose suspendu. Là, juste « derrière soi », « (…) comme un moment de recueillement, de silence, une fois montés dans la nuit noire déjà jusqu’au mont des Oliviers… Ce n’est pas un lieu. Pour moi ça a tout de suite été comment un moment abstrait, arraché à la substance vivante du temps, et appliqué au plus tendre de la peau du cœur, comme une inquiétude, qui bientôt va être une brûlure ». (p 354) On se laisse aller à vivre cette expérience de la révélation des émotions les plus réprimées, des élans les plus refoulés par la seule magie d’un son, d’un parfum, d’une musique ou d’une voix…

C’est au cœur de cet Orient qu’André Tubeuf nous emmène si délicatement par la main. La couverture sépia du livre lui-même est une invitation à franchir les seuils, comme on franchit le Bosphore. Et, justement, tout commence par la Turquie puisqu’il est né à Smyrne en 1930. On suit cet enfant et sa famille en déplacement permanent. Nous franchissons les frontières et découvrons cet Orient qui fascine l’enfant d’hier, et habite encore l’homme d’aujourd’hui. Il nous conduit de Smyrne et des bords de la Mer Noire à Alep et à Beyrouth, avant de partir étudier Paris.

Le jeune André né (naît ? est né?)  à cette Méditerranée orientale, et aux charmes délicieux de cet Orient que découvre un petit français, élève des Jésuites à Beyrouth. On entre dans chaque réalité qu’il narre par deux ou trois petites pages comme si les yeux s’écarquillaient pour mieux vouloir et pouvoir tout voir, tout retenir pour un demain sans doute nostalgique de ce qu’il ressent et comprend dans son cœur d’enfant… Tout est hospitalité et poésie au moment où là-bas en Europe la guerre gronde. Ici, il apprend, il cherche à entrer pleinement dans le monde qu’il côtoie jour après jour, et il cherche d’autres petits Français…

Et la musique poursuit son œuvre, « en ces jardins monte, en ces soirs d’été, mais très discrètement, comme dans l’intention de la garder pour soi et de s’en bercer égoïstement, la chanson d’un gramophone : la mélopée d’Oum Kalsoum, déjà à cette époque hors d’âge. Le voisinage est discret, laissant les jasmins bruire à la nuit, et réservant le bruit, pour ne pas dire le vacarme, aux cloches (d’Achrafieh)».

En ces temps où les nouvelles du Proche-Orient sont si souvent tristes et empruntes de violences et de désespoir, ce libre publié par les Editions Actes Sud vient faire du bien. On se laisse aller avec André Tubeuf dans ses souvenirs d’enfant, et l’auteur nous donne envie, à nous aussi, de franchir ces seuils d’amitié, de fraternité et d’hospitalité dont l’Orient a le secret. Ce livre, en main, est un véritable bonheur…

Patrice Sabater, cm

19 octobre 2017

André TUBEUF, L’Orient derrière soi. Editions Actes Sud, octobre 2016. 378 pages. 22,80 €