Le mois le plus long

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Le chrétien en Occident compare souvent le Ramadan au Carême. On emploie d’ailleurs depuis quelques années cette expression au Proche et Moyen-Orient : « Al Karêm » ; et sans doute du fait du mot arabe qui lui est appliqué en pareille circonstance : « kârim - généreux». Il n’en n’est rien. Le Carême chrétien dure environ quarante-cinq jours continus. Le Ramadan, quant à lui, est rompu tous les soirs. Il se vit dans une ambiance festive, et ne connaît pas la pénitence des Eglises chrétiennes… Le livre de François GEORGEON, nous renseigne sur cette fête musulmane depuis Istanbul…

La révélation du Coran commença au cours du mois de Ramadan. C’est le seul mois cité dans le Coran. Durant ce mois, Allah révéla le texte sacré dans sa totalité à l’ange Gabriel et, à son tour, il le communiqua graduellement, au gré des évènements, au Prophète Mohammed pendant près de vingt-trois ans : « Le Coran a été révélé durant le mois de Ramadan. C’est une direction pour les hommes ; une manifestation claire de la Loi(v. 185) C’est « la nuit du Destin »… Le jeûne légal est un rite obligatoire prescrit par le Coran et qui fait partie des cinq « piliers de l’islam ». Il se déroule durant le mois de ramadan, 9ème mois du calendrier hégirien. L’historien François GEORGEON un des grands turcologues de notre siècle, et directeur de recherches émérite au CNRS et auteur de nombreux travaux sur la fin de l’Empire ottoman et la République « kémaliste », présente dans sa dernière livraison, ce rendez-vous de l’Homme musulman avec son Dieu comme étant « Le mois le plus long » ; et plus précisément cette présentation puise ses racines profondes depuis les rives du Bosphore : à Istanbul.

Deux grands spécialistes de l’islam et de l’Orient, Jacques JOMIER, op. (+) et Jean CORBON (+), estiment que c’est « la plus importante manifestation collective de foi que l’on puisse observer en terre d’islam » (page 15). C’est ainsi que l’auteur, fin connaisseur de l’Empire ottoman et de ces terres entre Europe et Asie, nous présente cette fête du début du 19ème siècle à nos jours. La ville s’éveille sous un jour nouveau. Au fil des pages, ce n’est pas seulement du Ramadan ou du Coran dont il s’agit, mais bien de cette ville cosmopolite aux carrefours des mondes. Elle est la seule des grandes capitales du monde à avoir changé de nom trois fois dans sa longue histoire… Byzance, Constantinople, et aujourd’hui Istanbul. François GEORGEON nous dévoile cette ville et les mutations de la Turquie en perpétuel mouvement jusqu’à nos jours : des luttes, des conflits, des guerres, des modifications politiques tant en interne que dans l’ensemble de l’Empire… ; et puis sa chute. Le travail de recherches que produit l’auteur est un travail méticuleux à partir de textes de l’époque, de journaux, de récits de voyageurs… Il nous fait entrer dans l’univers d’une ville de 400 000 habitants au début du 19ème siècle renfermant de nombreuses communautés non-musulmanes encore assez importantes (Grecs orthodoxes, Arméniens, Juifs…), à une ville-monde de 15 millions d’habitants qui ne cesse de grandir… ; une ville où les chrétiens et les juifs ne sont aujourd’hui qu’une infime proportion de la population.

1900, la « Belle époque du Ramadan », la période d’Abdulhamid II (1876-1909), comme disent les anciens. Une nostalgie d’un temps béni, joyeux où cette fête est passée au feu de l’épreuve de la laïcité, des guerres nombreuses, de la sécularisation, d’un empire qui a chu, de l’instrumentalisation kémaliste et républicaine… François GEORGEON nous accompagne dans le temps au travers de la ville pour découvrir ce temps ritualisé, joyeux de la fête du « Sultan des mois ». Il s’agit d’une « révolution annuelle » où, durant un mois, la vie change de jour comme de nuit. C’est un équilibre entre profane et religieux qui se met en place, et où toutes les communautés d’Istanbul sont invitées à prendre part au mois du Ramadan qui s’impose à tous sans exception directement ou indirectement : bruits, cantillations, appels à la prière, rupture du Jeûne, musique, théâtres d’ombres acrobaties et musiciens dans les rues. Personne n’y échappe. La ville vit au rythme du Saint mois. Qu’il soit heureux et généreux !!! « Ramadan Kârim ! »

Pourtant au fil des siècles, la pratique du Ramadan a connu une ferveur et une pratique plutôt en dents de scie. L’auteur pointe cinq moments : celui de l’Empire ottoman, le Temps des réformes aux alentours de 1839 (tanzimat), le coup d’arrêt de 1878, l’émergence de la Turquie contemporaine de Mustapha Kemal, Atatürk (1923-1924). Enfin, la dernière date est celle que nous vivons, et qui est marquée par un retour au rigorisme religieux. Malgré la tourmente, la ferveur n’a pas cédé, la foi et la pratique se sont maintenues à Istanbul. A partir de 1980, le Ramadan reprend des couleurs et retrouve à la fois sa place dans l’imaginaire de la population, et sa centralité au coeur de la cité.

Le Ramadan est devenu au fil des siècles le temps fort de la vie sociale. Mois de l’abstinence pendant le jour, il est aussi, la nuit dès la fin du jeûne, celui des grandes retrouvailles familiales et sociales. C’est le temps des « sociabilités » (chapitre 3), de « l’aménité, de la convivialité ». C’est le temps de l’hospitalité. « Dès les premiers jours du mois la vie sociale s’intensifie : les réceptions, les visites, les sorties se multiplient, et cela va durer jusqu’à la fin du mois… » (page 86) On offre des gâteaux. On se reçoit entre familles, dans son quartier, mais aussi avec d’autres croyants (chrétiens…)… Lorsque les canons annoncent la rupture de l’Iftar (jeûne rituel), c’est la fête qui commence. Le croyant essaye d’arranger les tensions. Les enfants sont en vacances. Les plus jeunes se préparent peu à peu à entrer dans le cercle des adultes en vivant une partie du Ramadan. Bientôt, cet enfant pré-pubère sera fier de pouvoir être considéré comme un homme ! Le Ramadan est attendu.

Jean-François PEROUSE qui signe l’épilogue de ce livre très intéressant analyse cette fête dans l’Istanbul de nos jours : municipalisation du ramadan, tourisme religieux, émergence de la télévision avec ses séries du Ramadan et la place des imams sur les écrans, consommation effrénée du soir dans les nouveaux centres commerciaux, concurrence entre « les Nuits du Ramadan » - y compris dans des hôtels de luxe… Le Ramadan au cœur du paradoxe entre ascétisme et consommation… Il en décrit les nouveaux aspects façonnés par l’islam politique turc, plus rigoureux que jamais. Aujourd’hui, la rupture du jeûne s’accommode du portable et non plus du canon. Cette fête en plein cœur du paradoxe entre modernité et traditions est entrée dans une nouvelle ère, mais la foi dans le Dieu que professent les Istanbuliotes musulmans continue à être un socle fort dans le contexte actuel.

Au moment où l’on parle de l’islam à tort et à raison, ce livre bien informé renseignera les curieux et tous ceux qui veulent apprendre sans répéter des poncifs, et grandir en humanité. Un bon livre pour connaître l’islam à travers cette fête.

Patrice Sabater,cm

29 avril 2018

François GEORGEON, Le mois le plus long – Ramadan à Istanbul. Paris, 2017. CNRS  Editions.  347 pages. 25 €