Le rêveur des bords du Tigre

Vous tenez un livre dans vos mains, et dès la première phrase ou peut-être la première page vous savez que ce livre sera grand, qu’il accompagnera un voyage inattendu. Et c’est ainsi, que commence pour le lecteur le dernier livre de Fawaz HUSSAIN : Le rêveur des bords du Tigre. « Il y a des voyages qu’on ne fait qu’une fois dans sa vie, à la grande heure des ombres… je rentrais chez moi, une ville perdue de la Mésopotamie, au nord de la Syrie. Je tenterais de m’en approcher du moins ». (page 13)

Fawaz HUSSAIN nous livre un nouveau roman plein de douceur, de douleur et de nostalgie d’un pays perdu dans le cœur de l’exilé et de beaucoup de Kurdes, ici et là-bas... un pays « de l’ombre » qui n’existe désormais que dans la mémoire. Une terre qui a du mal à se reconnaître elle-même quand elle se regarde pauvre, abandonnée à la méchanceté et à la cupidité des hommes, terre où 4000 villages sont devenus des ombres ou des fantômes, terre où l’on compte plus de 60 000 morts et disparus. La solitude de l’exilé la triste langueur et la violence vécue au quotidien pour ceux qui restent-là ne sachant où aller.

Farzand, narrateur de cette odyssée kurde, est exilé à Paris. Il n’est plus le jeune qui avait bravé l’autorité d’une mère forte de caractère, et récemment devenue Pasionaria en défendant la cause de la Résistance kurde au risque de ne plus revoir son fils... Le temps a passé. « Une absence de vingt-cinq ans n’avait rien d’une parenthèse » (page 26) Ce n’est pas facile de revenir après autant de temps lorsque personne ne vous reconnaît ! On devient un étranger chez soi. Néanmoins, sa décision est prise. Malgré les difficultés, il souhaite retrouver sa ville natale (Amoudé), dans le Kurdistan syrien. La guerre civile l’arrête dans son projet à la frontière entre la Turquie et la Syrie, au bord du Tigre. Il ne s’agira pas seulement d’un voyage dans l’espace passant de pays en pays, mais tout autant – et plus sans doute – d’un voyage intérieur…, d’un voyage vers lui-même en quête de son identité, des raisons profondes de son départ, de la compréhension qu’il aura des choses les plus profondes qui le tissent et pour lesquelles il se sent si coupable. Rien ne le retient plus en France depuis qu’il a vécu peine et désespoir. Ce qui l’avait construit avec joie et abnégation n’est plus… C’est décidé. Il part.

« En descendant de l’avion, j’eus l’impression d’entrer dans une fournaise. » Nous cheminons avec lui. Fawaz HUSSAIN a ce grand mérite, et cette délicatesse d’accompagner le lecteur dans cet Orient où il nous fait découvrir, toucher, sentir, ressentir… On est là avec lui à chaque détour. Sensations et parfums d’antan tranchent avec l’atmosphère de la Turquie islamique, qui oppresse, qui interdit toute propension à la volupté, à la joie, au plaisir ; et tout simplement à la liberté. « Je commençai à me préparer psychologiquement et émotionnellement à fouler pour la première fois le sol de cette « capitale » du Kurdistan de Turquie et de m’approcher irrévocablement du but de mon voyage ». (page 30) Il s’agit de Diyarbakir.

Le héros de ce roman est en situation d’attente. Il se remémore son enfance, sa jeunesse. Il rencontre des victimes, des personnes que l’Histoire a sacrifiées. Pourtant quand tout semble définitivement perdu, il fait une rencontre : Mirza (« petit prince » ou « l’émir »), un jeune enfant vendeur de pépins de pastèque. Cet enfant suit aussi une formation de miniaturiste. Un dialogue et une proximité de cœur entre ces deux personnages sont uniques ! Ils se retrouveront quelques temps après en compagnie de la maman de Mirza, et là une histoire de vie invraisemblable commence et s’autonourrit… Cette femme-courage, fidèle de tous les instants est là comme Pénélope attendant le retour de son mari. Mirza, lui, ressemble au portrait de Télémaque dans l’Odyssée cherchant son père aux quatre coins ; et Homère chante dans l’Iliade et l’Odyssée qu’il reviendra « un jour heureux qui comme Ulysse »… Lâchera-t-il la main de Mirza, cet enfant si beau, si profond, et si intelligent ? Laissera-t-il cette mère éplorée qui espère celui qu’elle connut si jeune et qui est parti depuis si longtemps ? La lumière reviendra-t-elle et avec elle l’espoir ?

Ce roman met aussi l’amour pour ce pays déchiré, pour sa langue quantité de fois évoquée, pour ces figures de femmes qui portent le choix de leurs hommes et de l’histoire. Farzand n’est pas seulement un rêveur. Il est aussi courageux, épris de justice, et tout compte fait si Kurde dans ses tripes d’homme…“J’étais prêt à mourir pour ce pays qui était mon enfance… Ma ville natale exigeait mon retour. La guerre meurtrière en Syrie était-elle un prodrome de l’Apocalypse ? » (page 159)

Ce livre est certainement un des plus beaux livres de ces dernières années. Il se lit et se relit à l’envie… Il nous plonge au plus profond de l’âme kurde. Il nous fait découvrir non seulement des personnages autour d’une écriture magnifique et poétique, mais aussi un Orient si riche, plein de lumière, de poésie, de spiritualité et de charmes, là où la civilisation est née un jour entre deux fleuves : la Mésopotamie.

Père Patrice Sabater, cm

17 mars 2018