Les dieux criminels

RECENSION du livre d'Antoine FLEYFEL, Les dieux criminels. Editions Le Cerf, Paris 2017

En règle générale, l’édition aborde la situation délicate du Proche-Orient - et notamment des chrétiens d’Orient - à partir des mêmes schémas. On y traite de géopolitique, d’imbrications et d’implications des uns ou des autres, de systèmes politiques arabes, orientaux ou occidentaux. Cela est raison de le faire mais il manque, là ou là, des espaces d’ombre que vient combler pour une part Antoine FLEYFEL.

Ce jeune auteur nous accompagne en des lieux peu explorés de manière systématique, et qui pourtant sont le « background » (ce qui est derrière et en-deçà) et les fondations de la problématique. Ces lieux nous intéressent pour parler à la fois des enjeux et des raisons des conflits actuels au Moyen-Orient  et, principalement, dans le conflit israélo-palestinien.

Dans ce dernier opus, l’auteur nous donne à « comprendre comment les doctrines religieuses elles-mêmes, soumises à des exégèses très précises, servent de fondement surnaturel et eschatologique à des mouvements monstrueux. » (page 12) Le pressentir ne suffit pas. Antoine FLEYFEL le démontre dans une étude qu’il a approfondie durant deux années et concernant trois idéologies fondamentalistes agissant au cœur de l’environnement « religieux » au cours des 20ème et 21ème siècles. Chacune de ces dernières est abordée dans une partie qui lui est propre : l’évangélisme sioniste aux Etats-Unis, le sionisme religieux en Israël et le salafisme djihadiste. Nous sommes aux antipodes de ce que nous pourrions imaginer de la religion qui veut re-lier l’Homme à Dieu, et qui cherche – en tous cas pour les chrétiens - à le sauver !

Et, justement, la lecture de ce livre convoquait d’une autre manière le souvenir de la pensée du Père de la sociologie contemporaine. D'après David Émile Durkheim, la religion trouve ses origines dans des forces sociales qui sont toujours présentes dans une communauté. Tous les groupes humains ont une religion,  caractéristique de la condition humaine. Aussi longtemps que l'Homme se trouve rassemblé en groupe, il va se former une religion d'une certaine forme. Mais voici que tout ce qui donnait du sens à l’Homme d’hier n’intéresse plus l’individu d’aujourd’hui… La moralité et la métaphysique chrétiennes n'ont plus du sens et ne nous inspirent plus. Durkheim nous dit : « Les grandes choses du passé, celles qui enthousiasmaient nos pères, n'excitent plus chez nous la même ardeur, soit parce qu'elles sont entrées dans l'usage commun au point de nous devenir inconscientes, soit parce qu'elles ne répondent plus à nos aspirations actuelles ; et cependant, il ne s'est encore rien fait qui les remplace. Nous ne pouvons plus nous passionner pour les principes au nom desquels le christianisme recommandait aux maîtres de traiter humainement leurs esclaves, et, d'autre part, l'idée qu'il se fait de l'égalité et de la fraternité humaine nous paraît aujourd'hui laisser trop de place à d'injustes inégalités. » (Durkheim, Les Formes, p. 610). Une nouvelle dimension religieuse est née…. Un nouvel espace pour le sacré dénaturé, oublié, vidé de la portée de sacrifice et de sacralisation ou exacerbée. Les dieux seraient-ils devenus barbares ? Comment l’Homo religiosus contemporain, si vidé des choses touchant aux fins dernières et à « vision transcendante » (Mircea Eliade), peut-il comprendre ce qui se passe autour de lui ; surtout quand il s’agit de poser « la Question de Dieu », de « l’irruption du sacré » dans sa vie ? Comment peut-il accepter l’autre dans une totale et absolue altérité ? Les idéologies dont nous parle Antoine FLEYFEL sèment le rejet de l’autre, de celui qui n’est pas comme moi… Pour ce faire, l’auteur remonte aux sources religieuses et théologiques de chacune d’entre elles. La politique instrumentalise la religion, et « celle-ci – dit-il -, le lui rend bien ». Se servir de Dieu, parler au nom de Dieu…, faire mourir au nom de Dieu tient directement et indirectement ces idéologies meurtrières.

Évangélisme sioniste, sionisme religieux et salafisme djihadiste se retrouvent au Proche-Orient et font front commun. Chacune d’entre eux développent les arguments pour asseoir son pouvoir, ses idées au nom d’un Transcendant…dévoyé. Ici, il n’y a pas de place pour la critique textuelle, pour faire un effort de compréhension, pour mettre en perspective ou avoir une lecture historique et sociologique. Leur front commun est de rejeter tout ce qui pourrait écorner leurs croyances, leurs certitudes. L’exégèse serait un Satan ; et le Satan qui divise fait peur ! Pour ne pas avoir peur et devoir organiser ses peurs, il vaut mieux prendre les devants et faire peur, placer leurs contemporains dans des impasses mortifères. Il ne s’agit pas de se mettre au service seul d’une idéologie politique, même si elle est basée sur des notions bibliques. Il est question aussi de se porter au secours d’un pays (Israël) pour que ce dernier puisse aider à forger ses ambitions territoriales et son hégémonie. Les Etats-Unis d’Amérique soutiennent donc Israël et, en son sein, des groupes évangéliques importants s’agitent pour faire advenir leurs visions sur cette terre mille fois rêvée… Ces groupes aident à la fois le pays de l’Oncle Sam ainsi que le gouvernement Netanyahou ; parce qu’en fin de compte l’un est l’appui indéfectible de l’autre au cœur des USA comme au cœur du dispositif moyen-oriental. 

Ce livre nous donne de précieuses clés pour mieux saisir la trajectoire et l’ampleur actuelle de l’évangélisme sioniste, du sionisme religieux et du salafisme jihadiste. La violence est institutionnalisée au nom de Dieu. Antoine FLEYFEL l’explique et le démontre avec brio et clarté en revenant sur les grands récits millénaristes évangéliques et sionistes au service de « terres sacralisées » qui ont partie liée.

Cet ensemble de données nous aide d’une part à comprendre les relations qu’entretient les Etats-Unis avec Israël,  et d’autre part nous permet de mieux connaître comment fonctionnent la société israélienne et ses composantes les plus extrémistes. Le monde musulman n’est pas non plus tenu à l’écart si on le perçoit, ici, à partir de son cadre salafiste et jihadiste. La vitalité des groupes qu’étudie l’auteur engendre des interrogations pour l’avenir du Proche-Orient, et pour l’établissement d’un Plan de paix en Israël. Le gouvernement de Benjamin Netanyahou semble avoir fait des choix importants et difficiles. Pour autant, sortir de ces impasses mortifères et de la surdité permettrait de reprendre la main en ce qui concerne la décolonisation de la Cisjordanie et la reconnaissance israélienne d’un État palestinien.

On ne retirera aucune page à cet essai important parce que rien n’est laissé en jachère, rien n’est dans l’à peu près. Tout y est dit et expliqué, bien amené et présenté de façon claire. Il éclaire le lecteur, et peut également ouvrir des pistes à d’autres spécialistes au sujet des fondations qui président à la situation géopolitique meurtrière que nous connaissons. La guerre sévit encore au Proche-Orient… Les attentats nourrissent la peur. Les Etats arabes semblent complètement dépassés pour gérer cette actualité et pour préparer l’avenir… A partir de ce que nous dit Antoine FLEYFEL, nous pouvons d’ores et déjà bâtir, là où nous sommes, des réponses efficaces et simples. Comment ? Il nous le dit dans sa conclusion : « Les dieux criminels tuent aujourd’hui. Ils nuisent à l’humanité en apportant la haine, la destruction et l’adversité. Ils sont responsables du malheur d’une multitude. Pour que vive l’homme, il faut détruire ces idoles, sans pitié aucune. Les armes par excellence de ce combat sont la paix, le dialogue et la raison civique. Mais il ne faut pas oublier que lorsque ces fausses divinités attaquent par le feu, c’est malheureusement par le feu qu’il faut les affronter ! » (page 226) Nous ne serons plus dupes… Nous voilà avertis ! Bonne lecture…

Patrice Sabater, cm

Juillet 2018

Antoine FLEYFEL, Les dieux criminels. Editions Le Cerf, Paris. 263 Pages. 22 €.