Les lettres d'Alep

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On aura tout dit ou tout écrit sur la guerre en Syrie…

On aura décrit les horreurs, les départs, les viols, les démembrements… On aura certainement moins parlé de l’espérance, de la solidarité au cœur de la peur, de l’exil et de la faim. Pendant les quatre ans de guerre dans la deuxième ville de Syrie – Alep -, les Frères Maristes se sont donnés sans compter pour soulager tous les déplacés de la partie occupée par les milices rebelles. La spiritualité de cette Congrégation est de vivre à l’exemple de la Vierge Marie dans le monde pour être au service de l’humanité ; et principalement auprès des défavorisés. Ils assistent aussi les jeunes dans l’éducation. Marcellin CHAMAPGNAT et Jean-Claude COLIN en sont les figures de proue. A leur exemple, le Frère Georges SABE, alors en ministère auprès de jeunes, décide de fonder en 1986, l’Association « L’oreille de Dieu », qui prendra par la suite le nom de « Maristes bleus ». Il reçoit l’aide du Dr Nabil ANTAKI et de son épouse Leyla. Au début, ils sont 30 bénévoles à se démener pour rendre un peu de dignité aux Alépins et aux déplacés. Ils ne sont pas tous chrétiens. Ils sont tous un cœur solidaire…

Tout commence le 23 juillet 2012. Le Frère Georges évoque cette époque en disant qu’ "Alep, notre ville, deuxième ville du pays, capitale économique, grand centre de commerce et d’artisanat, est en train de mourir. (…) La ville est encerclée de tous côtés. On risque d’être enlevé et tué. Les gens ont peur… Une peur qui déprime, qui paralyse, qui tue…", (première Lettre datée du 26 juillet).

En juillet 2012, la guerre défigure cette vénérable ville, comme d’ailleurs l’ensemble du territoire syrien. Les évènements terribles se succèdent depuis un an et demi. Certains font le choix de fuir, de se mettre à l’écart pour un temps ou définitivement. Le Docteur Nabil ANTAKI et le Frère Georges SABE font un autre choix. Ils décident de rester pour assister la population. Ils connaissent bien la ville puisqu’ils sont alépins. Comment aider directement quand il manque de tout ? Patiemment mais méthodiquement, les deux auteurs décrivent ce qui se passe. Ils envoient à leurs amis des Lettres d’Alep ; et principalement à une amie française. Ils narrent ce que fait cette petite ONG locale : les « Maristes bleus ». J’en ai été moi-même destinataire.

Raconter la misère, l’effroi, la guerre dans sa laideur quotidienne, la mort dans sa froideur terrible, et l’espérance qui baisse au fil des jours qui passent. Reverront-ils un jour des jours heureux à Alep ? La Citadelle est prise, la mosquée des Omeyades est tombée, les souks anciens si célèbres et si beaux n’existent plus ! Les deux auteurs offrent leurs yeux pour décrire ce qui se passe et ce qui se vit dans cette Syrie dont on nous parle soit par le biais des horreurs soit en raison des compromissions politiques et militaires. S’intéresse- t-on encore et réellement au sort de ces populations ? Il n’y a rien. « Ma fi !!! ». Le siège dure de très longs mois, et vraiment il manque de tout : nourriture, chauffage, médicaments, eau, électricité… Que faire ? En plus des paniers alimentaires, l’Association installe des sanitaires, organise des consultations médicales et des activités pour les enfants quels qu’ils soient. Comme cela se fait partout au Proche-Orient, le Docteur ANTAKI affirme qu’ "en aidant chrétiens et musulmans, on prépare l’avenir. Le fanatisme extrémiste n’était pas dans notre culture (…). Certains musulmans réfugiés à Alep-ouest n’avaient jamais rencontré de chrétiens parce qu’ils vivaient dans des régions où il n’y en avait pas. Ils ont vu que ces personnes n’étaient pas des 'koufars', des mécréants, mais des gens comme eux." (interview à France 24)

Ce livre est un livre de solidarité(s) où l’on voit comment, avec de petits moyens, on peut assister l’autre, l’aider, l’accompagner… être présent à sa vie, à ses angoisses et à ses « petites victoires ». Elles ne sont pas perceptibles par l’Occident trop afféré à regarder ou non ce qui se passe là-bas, et surtout assidus à proposer des parades, des explications ou à déchiffrer les peurs… pour l’Occident ! Le médecin n’est pas tendre avec ce silence et ces regards qui fuient la réalité. Où est donc cette solidarité des pays dits civilisés, de la France des Droits de l’Homme ? "Votre attitude est une honte. Vous devriez être poursuivis pour crime de guerre et contre l’humanité pour complicité passive", écrit-il en mai 2014. "Ce qui nous révoltait le plus, c’était la désinformation dans les médias occidentaux. Tous les médias prenaient leurs informations d’une seule source : l’Observatoire syrien des Droits de l’Homme qui, sous un nom très beau, n’était qu’une agence d’informations des rebelles armés ! Ce n’était pas des informations objectives", (interview suite de France 24).

Voici donc un livre nécessaire, juste, qui nous donne à réfléchir sur les solidarités à mettre en route. Il nous dit que tout est possible quand on prend concrètement partie pour l’Homme sans distinction de confessions, de culture, de niveaux de vie. Ils sont des hommes de foi et d’action, l’un en raison de son serment d’Hippocrate et de la vision qu’il a de l’Homme, et l’autre pour ce que l’Evangile lui dit de ces Frères qui partagent une même humanité. Un livre à mettre entre de nombreuses mains, auprès de bénévoles d’association et, surtout des Jeunes… notre présent et notre avenir.

Patrice SABATER, cm

Barcelone, avril 2019

Dr Nabil ANATAKI et Georges SABE, Lettres d’Alep. Edition L’Harmattan. Paris, Mars 2018. 278 Pages. 28 €