Les passeurs de livres de Daraya

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L’auteur nous plonge dans ce conflit syrien pour lequel nous avons du mal à donner un nom… Nous nous situons au cœur de Daraya, non loin de la capitale ; à sept kilomètres de Damas. Daraya a été le berceau du soulèvement pacifique de 2011. Avant la guerre, cette ville comptait 75 000 habitants. Cette année  est désormais historique. Elle marque le début du Printemps arabe syrien. Le peuple descend dans la rue - comme l’ont fait les peuples tunisien et égyptien - pour demander  que cesse la dictature de Bachar el Assad. Les jeunes aspirent à la liberté, à plus de démocratie…, au rêve. Mais Daraya est encerclée, bombardée sans répit. Elle est assiégée, et subit toutes sortes d’épreuves pendant quatre ans : la faim, la maladie, le froid et la terreur du fait des armes chimiques employées, les barils explosifs, le napalm, les assauts répétés… Daraya résiste malgré tout. Mais au cœur de rien. Au cœur de cet enfer, des jeunes découvrent des livres dans les maisons écroulées. Ils décident de créer une « bibliothèque clandestine ». Un espace de liberté et d'évasion s’ouvrent à eux. Cette découverte les rend « plus humains », poètes, rêveurs. Bientôt la rumeur circule selon laquelle il y aurait « une bibliothèque secrète ». Rien de mieux pour attiser la curiosité… Cet endroit deviendra  lieu de résistance par l’enfantement de l’esprit. Delphine MINOUI a vent de cette bibliothèque et elle est aussitôt intriguée. Sur Facebook, à la page de « Humans of Syria », elle découvre une photo de deux hommes au milieu de livres… « Quelle histoire cache cette photo ? … L’image me hante, elle m’attire comme un aimant vers cette Syrie impraticable, devenue trop dangereuse à arpenter », pense-t-elle (page 12). Un lieu devenu jour après jour comme un espace hors du temps, une fenêtre ouverte sur le monde. Les découvertes que font ces jeunes Syriens comme l’apprentissage de l’anglais, la philosophie, la géopolitique, la psychologie cognitive, la douce mélancolie de la poésie et la liberté que procure la littérature les rends forts, et de plus en avides de savoirs pour grandir demain… « Son récit est captivant… Mais l’entreprise est périlleuse. Comment raconter ce que l’on ne voit pas, ce qu’on ne vit pas ? Comment ne pas tomber dans le travers de la désinformation ? », dit-elle. L’auteur fait la connaissance d’Ahmad, par téléphone. Le contact est établi le 15 octobre 2015. Il est « d’abord une voix lointaine. Un fragile chant d’espoir échappé des profondeurs de l’obscur ». Des conversations sur Skype vont se nouer avec lui et avec les autres jeunes. Grâce à internet, quand cela fonctionne, ces jeunes pacifistes bibliothécaires  s’adressent à la journaliste dans l’enfer de Daraya. Ils lui racontent leur quotidien, leur combat, leurs idées pacifistes et humanistes, lui expédient des photos et parlent des lectures et ce qu’ils y découvrent. Les témoignages sont bouleversants. Ils serrent le cœur du lecteur, et nous renvoient à notre propre monde, à nos facilités laissées souvent de côté. Ici, une autre voix se lève. C’est celle de ceux qui sont épris d’un monde plus juste, plus beau, en paix, fait de respect et d’amour. Ils sont les lecteurs des grands écrivains et littérateurs, de Paolo Coelho et Mahmoud Darwish.

Au fil des pages, nous découvrons de belles personnalités, des jeunes qui veulent aider d’autres jeunes, qui se donnent quelques règles pour que cette bibliothèque de fortune faite de livres soigneusement annotés du nom de la maison où ils sont trouvés au cas où ils devraient les redonner après la guerre… Ahmad, Shadi, Ustez, Ahmad, Hussam,…et Omar deviennent les amis de Delphine, et cette amitié entre ces jeunes et cette journaliste devient également, par transfert, un peu notre quotidien. Ils pénètrent nos cœurs, et nous aussi nous souhaiterions faire partie des « amis de cette bibliothèque ». Avec eux, on vit le quotidien de cette guerre infâme à Daraya. On espère avec, et l’on pleure également avec eux.

Là où il y a des pleurs, des morts, la faim et la désespérance vient poindre avec délicatesse cette lettre au moment où la France est touchée par des attentats :

« Nous sommes tellement désolés pour ce qui vient de se passer en France. À Daraya, nous sommes à vos côtés contre le terrorisme. Si nos souffrances n’étaient pas aussi profondes et si les bombardements étaient moins intenses, nous aurions allumé des bougies en signe de solidarité, mais malheureusement nous ne pouvons pas faire grand-chose. J’espère que vous allez bien et que, là où vous vous trouvez, vous n’êtes pas en danger. Sachez combien nous sommes navrés. Nous vous présentons nos condoléances, à vous et à toute la population française. Nous savons que, si le terrorisme a malheureusement endeuillé la France, c’est parce qu’elle appuie notre combat pour la liberté. Nous sommes tellement reconnaissants envers le soutien des Français. Merci du fond du cœur ».

 

De « drôles de terroristes » au cœur de chair qui récitent les vers de Darwish, qui écoutent la musique du film d’Amélie Poulain ou qui lisent « le Petit Prince » ou « L’Alchimiste »… Ces jeunes amoureux des arts et de paix, jeunes rêveurs et pleins d’idéaux, sont-ils vraiment des « terroristes » ? Tout dictateur a peur de la liberté, des penseurs, des écrivains…, et pourquoi, en Syrie, devrait-il …déroger à cette règle ???

Dans ce livre, il n’y a pas de page en trop, pas de mots discordants ou mal posés. La journaliste se garde bien de donner son point de vue partisan, même si l’on sent où irait plutôt son cœur. Essayons à notre tour d’être des « passeurs de libertés, de sources bienfaisantes, de mots qui apaisent et qui apprennent à la jeunesse du monde entier qu’il est urgent d’aimer et de poser des actes fondateurs. Un livre à acheter, à offrir, et à offrir encore si vous souhaitez vous aussi être un « passeur »…

Patrice Sabater, cm

23 mars 2018

Delphine MINOUI, Les Passeurs de livres de Daraya. Une bibliothèque secrète en Syrie. Ed. Le Seuil, Paris Octobre 2017. 158 pages. 16 €.