Monde arable : les racines du mal

RECENSION du livre de Bachir El-KHOURY, Monde arabe : les racines du mal. Editions L’Orient des Livres/Actes Sud, 2017

Bachir el-KHOURY, journaliste et ancien responsable du Service économique au quotidien libanais L’Orient-Le Jour, analyse les racines du mal qui ronge les sociétés arabes depuis environ une cinquantaine d’années. Dans ce premier ouvrage, il essaye d’établir les relations directes et indirectes entre le « Printemps arabe » et la « séquence islamiste » violente qui perdure au Maghreb et au Proche-Orient. Tout oppose ou presque ces deux visions de la société arabe et des systèmes de gouvernements qu’ils prétendent proposer aux diverses populations de cette aire géographique en tension.

Des phénomènes transversaux sont repérables dans la société arabe qui condamne aujourd’hui ces pays à vivre dans une crise endémique : la pauvreté, le chômage des jeunes, la « démographie galopante », les inégalités, la corruption, la raréfaction des sources hydriques, ainsi que des réformes néolibérales qui ont jeté dans la rue les mécontents d’un système à bout de souffle. Nous pouvons prendre la Jordanie comme dernier lieu de fébrilité populaire. Ces phénomènes et la surdité des gouvernements ont ainsi favorisé la montée de l’Etat islamique et l’avènement de groupes islamistes terroristes comme de véritables tumeurs cancéreuses. « Il serait… hasardeux de concevoir le « printemps arabe » et la montée fulgurante des mouvances islamistes comme des phénomènes totalement isolés ou opposés. S’ils se situent aux antipodes en matière de finalité sociopolitique, ces deux projets ont le même point de départ (…) Le phénomène « Daesh » ne peut être analysé sous le seul prisme conjoncturel, mais plutôt comme l’aboutissement d’une marche progressive et inéluctable vers ce dénouement apocalyptique qui agite la région et le monde depuis trois ans. Ce cheminement puise ses sources dans l’absence totale, parmi d’autres facteurs, de stratégies économiques basées sur le développement inclusif et équitable depuis plus de cinq décennies ». (pp 91-92)

On note également dans ces sociétés des éléments constitutionnels et récurrents qui, par exemple au Liban, freinent la mise, la structuration économique et son développement. On pense bien évidemment au poids des za’amat (leadership confessionnel), à la corruption, à l’inertie organisée et aux inégalités criantes. Au Liban, 1% de la population concentre près d’un quart des richesses du pays. Grâce à la diaspora libanaise et aux transferts qu’elle opère toute l’année, aux devises étrangères dues au tourisme, aux investissements étrangers, le pays arrive à survivre en ayant la tête un peu au-dessus de l’eau. Ces sommes cumulées représentent près de la moitié du PIB libanais. Dans ces conditions, la pauvreté s’accroît (30% de la population), et la disparité entre les diverses couches de la population se fait tous les jours plus profonde. A Tripoli, la capitale du Nord Liban, plus de la moitié de la population vit sous le seuil de la pauvreté.

Les défis sont énormes. La guerre dans de nombreux pays (Syrie, Irak, Yémen, Lybie) ne permet pas la mise en place d’un Plan productif et d’une action socio-économique majeure. L’auteur annonce sans détours qu’il « faudra créer plus de 100 millions d’emplois dans la région au cours de la prochaine décennie. Or cela est impossible sans un changement drastique du modèle économique qui passe indispensablement par une diversification sectorielle ». A ceci s’ajoute également les phénomènes cités ci-dessus, qui sont à la base du mécontentement, de la crise économique, de la montée de Daesh, et vecteurs permanents d’instabilité. Cela demande d’évidence « une stratégie à la fois unitaire et collective, voire la création d’un bloc économique arabe ». Les conditions de ce retour à « la normale » et à l’amélioration socio-économique dépendent aussi, pour une partie, des sociétés occidentales. Il est fort à parier qu’une nouvelle version des Accords Sykes-Picot pourrait relancer dans cette partie du monde un néo-colonialisme qui tendrait à redistribuer les cartes (toutes les ressources ; y compris celles économiques), mais aussi un paternalisme désuet, lourd et pesant accentuant ce que Samir KASSIR (+) avait appelé « Considérations sur le malheur arabe » (Sinbad, 2004)

Si les sociétés occidentales ont perdu la guerre politique, militaire et de la communication,  elles ont encore un atout majeur post guerre : les investissements pour reconstruire, en tout ou partie, les pays comme la Syrie l’Irak, la Lybie et le Yémen. Ces derniers pays leur seront redevables… et, dans une moindre mesure, le Liban, l’Egypte, la Jordanie également. « La stabilité sécuritaire qui prévaudra au lendemain de la guerre et du niveau des aides étrangères, en sus du degré d’entente entre les grandes puissances qui cherchent chacune à avoir leur part du gâteau quant au prochain processus de reconstruction ». Trois autres grands chantiers seront à mettre en œuvre d’urgence : redonner de l’espoir à la jeunesse sacrifiée, donner des moyens réels pour l’éducation de la jeunesse depuis le plus jeune âge et faire reculer l’analphabétisme et, enfin, revisiter le statut et la promotion de la femme en lui donnant une réelle assise. Certainement faudrait-il ajouter (mais l’auteur ne le fait pas) la dimension religieuse et citoyenne entre toutes les identités confessionnelles dans chaque pays.

L’analyse est pertinente. Elle croise plusieurs aspects complexes d’une situation bloquée et risquée à moyen et long terme. Une des dimensions importante est sans aucun doute la démographie incontrôlée de ces pays jeunes, mal organisés et pauvres. En Égypte, près de 72 % de la population vivait avec moins de 4 dollars par jour en 2008. La redistribution peu équitable et l’insécurité alimentaire sont le creuset de crises majeures et de migrations nombreuses. Selon l’auteur, il conviendrait d’envisager de réfléchir autant au Machrek qu’au Maghreb à partir d’un socle et d’un espace communs,  car la charge est trop lourde et le destin des uns est largement lié aux destins des autres… Un bon livre d’analyse ni pesant ni difficile à lire,  exposant avec grandes clarté les enjeux majeurs que devront affronter les sociétés arabes de ce début du 21ème siècle. A lire.

Patrice Sabater, cm

Juillet 2018

Bachir El-KHOURY, Monde arabe: les racines du mal. Editions L’Orient des Livres/Actes Sud, 2017. 251 pages. 22 €