Le naufrage des civilisations par Maalouf

Le monde actuel interroge l’Académicien franco-libanais Amin MAALOUF. Le regard qu’il porte oscille entre la sévérité et la clarté. Certains estimeront, qu’il vaudrait mieux y voir un balancier entre pessimisme et  capacité à vouloir ré-enchanter un monde. Ce dernier, serait selon lui, voué au seul naufrage à moins que nous sachions freiner et arrêter tout ce qui le conduirait à une perte inéluctable. Mais le monde ne va pas tout seul vers le chaos… Les décisions politiques, culturelles et économiques ont toutes des conséquences qu’il nous faut payer un jour ou l’autre. "Souvent lorsqu'un pays trahit ses valeurs, il trahit ses intérêts".

L’auteur a une grande capacité à nous faire entendre les cris, les bruits de la rue, les atmosphères. Avec lui, nous sommes plongés au cœur de la « rue arabe ». Comme toujours, le texte est intelligent. Il est didactique dans sa façon de vouloir expliciter afin que le lecteur saisisse de quoi il s’agit vraiment. C’est alors que nous pouvons nous faire une idée de ses thèses qu’il défend. La pensée reste ouverte et limpide pour déployer les arguments en faveur d’une mise en lumière des impacts et des effets collatéraux de cette lente et vertigineuse chute vers le déclin cent fois annoncé. « Les lumières du Levant se sont éteintes. Puis les ténèbres se sont propagées à travers la planète », dit-il. 

Le nouvel essai d’Amin MAALOUF est comme une suite aux « Identités meurtrières ». Avec lui, nous plongeons dans l’univers du Levant, ce Proche-Orient dont on parle tant. Il se désole de voir cette partie du monde se déchirer et sombrer dans de terribles affres. Il essaye d’en comprendre les raisons et les mécanismes. Pour lui, une des premières raisons est le déclin de la civilisation arabo-musulmane. Selon lui toujours, il faut revenir à la Guerre de 1967 et du panarabisme nassérien pour y déceler les débuts d’une fissure sociologique, culturelle et politique. C’était le temps de la politique du non-alignement entre l’Ouest et l’Est. Le monde arabe n’a jamais surmonté cette défaite. Il a été battu sans aucune discussion en seulement une poignée de jours alors qu’Israël lui semblait à porter de main. C’est plus qu’un échec politique. C’est une défaite morale et culturelle sans aucune mesure qui a affecté la fierté du monde arabe dans tout ce qu’elle a de plus profond… Au nationalisme arabe s’est substitué dans le temps un islamisme politique violent dont le 11 septembre restera longtemps comme la date emblématique et sanglante. La conséquence de ce lent fléchissement est que la critique de la société arabe dans son ensemble est plutôt forte et violente. Elle est assenée sans aucun discernement. Mais il n’y a pas que cela… Peut-être s’est-on trop focalisé sur tel ou tel épiphénomène qui marque sans aucun doute un « recul », une marche arrière civilisationnelle. Selon lui, c’est un échec intracommunautaire dans le sens où jusqu’à présent il n’a pas été possible à ces civilisations méditerranéennes arabo-musulmanes de trouver les moyens de sortir de ce sentiment de frustration, de déconsidération et d’enfermement mortifère.

La question fondamentale pour Amin MAALOUF reste la question identitaire. Y répondre avec courage serait, selon lui, l’antidote à ce « naufrage civilisationnel ». L’auteur nous donne cette fois encore une belle leçon d’histoire sous un mode oriental et avec la limpidité de l’homme de Lettres nourri sur les Quais de Seine où il nous régale de sa pensée et de sa belle plume. Bien naturellement, ce livre est à lire pour celui qui veut, chemin faisant et tout simplement, comprendre un peu mieux cet Orient si compliqué.

Patrice SABATER

Novembre 2019

Amin MAALOUF, Le naufrage des civilisations. Ed. Grasset. Paris, 2019. 332 pages 22 €