Ils étaient juifs, résistants, communistes

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L’ouverture complète des archives françaises ont permis à Annette WIEVIORKA de compléter les témoignages reçus lors de l’édition de son livre en 1986 aux Editions Denoël, et portant le même titre. Cette thématique n’est pas un domaine qui fait l’objet de nombreuses publications. Les Editions Perrin, avec l’accord de l’auteur, nous présentent une édition revisitée et augmentée. Avec la déclassification des archives, l’auteur aborde cette histoire  héroïque peu connue des Français. Annette WIEVIORKA rapporte des faits vécus essentiellement à Paris et dans sa banlieue. Elle met en scène des hommes et des femmes qui furent à la fois juifs, résistants et communistes.

Ce livre n’ pas reçu un grand écho quand il a été édité pour la première fois. En 1985, le documentaire « Des terroristes à la retraite » de Mosco LEVI BOUCAULT jette une ombre au tableau. On se souvient alors  de ­Missak MANOUCHIAN grâce au film « L’Affiche rouge » qui met en scène une affiche collée par les Allemands sur les murs avec les portraits des 23 « terroristes étrangers » du « Groupe Manouchian », tous membres des FTP-MOI. Ils seront exécutés le 21 février 1944.

Comment s’origine cette résistance ? D’où vient-elle ? Qui en est à sa tête ? Qui sont ses leaders ? L’historienne distingue trois générations de résistants. La première génération est celle des « aînés ». Les Juifs qui composent ce groupe arrivent d’Europe orientale, de shtetl - villages de Bessarabie, de Pologne, de Hongrie, de Russie… campés par la célèbre comédie musicale américaine de Norman JEWISON, et mise à l’écran en 1971 ; « Un violon sur le toit ». Ce ne sont pas très exactement pour la plupart d’entre eux des hommes très pieux. Pour cette raison, ils embrasseront plus facilement les idées marxistes qui ont pénétrées ces quartiers populaires du nord et de l’est de Paris. Ils prennent des distances avec la tradition juive. L’idéal communiste promettait la libération, la justice et la fin de l’antisémitisme. N’oublions pas que nous nous situons après les années de l’affaire Dreyfus encore très présente dans les esprits. La deuxième génération serait celle des « enfants » ; c’est-à-dire les enfants des premiers qui naissent autour des années 1920, date à laquelle le Parti Communiste est fondé au Congrès de Tours du 25 au 30 décembre 1920, lors du 18ᵉ Congrès national de la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO). Les deux premières générations sont celles issues de l’immigration. La troisième génération est celle des « adolescents » ou appelée encore la « génération de la rafle du Vel D’hiv ». Ils sont acquis aux pensées communistes au cœur même de la Résistance où ils côtoient des communistes. Les trois générations sont des enfants de la Classe ouvrière et du Front Populaire (1936), non pas seulement à Paris mais aussi dans la France entière.

La résistance communiste juive sous l’occupation allemande naît à partir d’une organisation de terrain. Les communistes sont à la manœuvre. Ils organisent la communauté de quartier. Au début, la sous-section juive de la Main-d’œuvre immigrée (MOI) du Parti Communiste français est le socle à partir duquel la vie s’organise. Les MOI sont créés dans les années 1920 pour organiser les ouvriers immigrés par langue ; ce qui est bien plus efficace dans ces quartiers si cosmopolites. On compte des sous-sections yiddish, hongroise et polonaise. En août 1941, le Parti Communiste entre dans la lutte armée contre l’occupant allemand. C’est alors qu’il crée les Francs-tireurs et Partisans (FTP) dans lesquels des détachements de la MOI seront intégrés. Les FTP-MOI ne combattront pas seulement à Paris, mais entendent mener la lutte armée aussi dans les grandes villes françaises.

Ces juifs ont des noms… Victor ZIGELMAN, Jacquot SZMULEWICZ, Etienne RACZYMOW, Paulette SHLIVKA, Esther ROZENCWAJG. Le plus connu d’entre eux est Henri KRASUCKI (1924-2003) ; futur Secrétaire Général de la CGT. Le plus jeune de ces combattants de la liberté en 1940 avait seulement quatorze ans et le plus âgé en avait moins de trente.

Des questions restent malgré tout sans réponse… Elles concernent plusieurs lieux de questionnements : les règles de sécurité au sein des groupes partisans, les trahisons internes (par exemple, celles concernant Joseph Davidovitch ou Lucienne Goldfarb). Si le premier est attesté, le second laisse pour la mémoire des ombres importantes. L’auteur dit avoir été aussi loin qu’elle le pouvait, mais qu’il faut accepter des silences et des impasses. Au moment de l’écriture du livre, Lucienne Goldfarb était très âgée et avait complètement perdu la mémoire… Indicateur ? Traitre ? Saura-t-on jamais la vérité ?!

Autre thématique en discussion : l’antisémitisme et le Parti Communiste.

Le Parti Communiste (dissout en 1939) tire en mai 1941 un tract à 75 000 exemplaires, avec pour slogan : "Brisons l'arme de l'antisémitisme. Unissons-nous". Nombre de ces juifs communistes ont adhéré en Europe centrale et orientale dans des partis communistes déjà clandestins et persécutés contre l'antisémitisme et le fascisme. Pourtant, certains lieux qui se veulent toujours bien informés estiment que « (l’auteur) peut prouver et elle le démontre que le PC a instrumentalisé l’antisémitisme, que les jeunes membres des FTP MOI ont été mis en danger par le Parti et Joseph Davidovitch, le traître de l’Affiche Rouge n’a rien livré à la Police qu’elle ne savait déjà ».[1] Tout compte fait, Louis ARAGON dans son magnifique poème « La rose et le réséda », publié en 1943, tient au bout de sa plume une vérité sans fards et sans plus de discussion : « Celui qui croyait au ciel. Celui qui n'y croyait pas. Tous deux adoraient la belle. Prisonnière des soldats. Lequel montait à l'échelle. Et lequel guettait en bas. Celui qui croyait au ciel. Celui qui n'y croyait pas. Qu'importe comment s'appelle. Cette clarté sur leur pas. Que l'un fût de la chapelle. Et l'autre s'y dérobât. Celui qui croyait au ciel. Celui qui n'y croyait pas. Tous les deux étaient fidèles. Des lèvres du cœur des bras. Et tous les deux disaient qu'elle. Vive et qui vivra verra. Celui qui croyait au ciel. Celui qui n'y croyait pas. Quand les blés sont sous la grêle. Fou qui fait le délicat. Fou qui songe à ses querelles. Au cœur du commun combat. Celui qui croyait au ciel. Celui qui n'y croyait pas. Du haut de la citadelle. La sentinelle tira. Par deux fois et l'un chancelle. L'autre tombe qui mourra. Celui qui croyait au ciel. Celui qui n'y croyait pas (…) ». Que peut-on dire d’autre ? Chercher à savoir si le combat était motivé plus en raison de leur judaïsme ou de leur appartenance au Parti Communistes ou aux Jeunesses Communistes ? Pour qui combattaient-ils, l’URSS ou la France ? Y a- t-il plus de discussion à avoir ? Y avait-il une quelconque différence entre les uns et les autres ? Des différences entre les FTP MOI et les autres organisations de résistants,  entre les fusillés du Groupe Manouchian et les fusillés de Châteaubriant le 20 octobre 1941 ou ceux du Mont Valérien ? Assurément non. Il y avait seulement des jeunes, des résistants qui combattaient pour la liberté et pour la France !                

Annette WIEVIORKA verse une pièce importante et essentielle  à ce dossier qui, du reste, serait sans doute moins connu sans le documentaire et le film dont nous avons parlé ci-dessus… Le livre se lit comme un roman ou un livre à suspens qui tient le lecteur en mouvement tant cette histoire met en scène des héros ordinaires et précieux de l’Histoire de France et de sa libération. L’Epilogue de ce livre signé par l’auteur nous plongera dans une incertitude ou dans un questionnement prolongé soit que l’on penche d’un côté ou de l’autre. Le débat reste donc ouvert bien évidemment… Robert BADINTER a raison de dire son chagrin en relevant que dans la France d’aujourd’hui on puisse entendre encore et toujours une expression terrible : « Mort aux Juifs ! » Insupportables mots si l’on sait la ferveur avec laquelle ces jeunes ont mené le combat jusqu’au sang versé ! Effectivement, cette page « est héroïque et polémique », et elle continue à hanter la mémoire collective.

Patrice SABATER,

Décembre 2019

Annette WIEVIORKA, Ils étaient Juifs, Résistants, Communistes. Ed. Perrin, 2018. 423 Pages. 25 €