Quitter alep en guerre

La guerre en Syrie se poursuit après quatre ans de lutte, d’horreur, de massacres et de désespoir. L’émergence de l’Etat islamique, autrement appelé DAESH, est non seulement venu compromettre les espoirs de paix mais a surtout plongé les Syriens dans un désarroi grandissant. Les nations occidentales (in)volontairement impuissantes ou incapables d’agir ont ici, comme en Irak, laissé les populations à leur propre sort, devant choisir entre le soutien à leurs gouvernants ou aux hordes sanguinaires qui mettent la région à feu et à sang. Empêchés d’entrer en Syrie, les journalistes et les ONG ne donnent que très peu d’images et renseignements sur ce qui se passe vraiment. Pour le meilleur, et souvent pour le pire, se sont les réseaux sociaux qui « informent » sur la situation. Néanmoins, quelques témoignages d’ecclésiastiques nous parviennent régulièrement ainsi que ceux de témoins. C’est ainsi que Camille de Rouvray, jeune enseignante de français vivant depuis trois ans à Alep, nous dépeint le quotidien d’une ville qui se défend d’entrer dans le mouvement de la violence et qui pourtant, comme Homs, Hama, Damas..., sera plongée à son tour dans l’horreur. Ce livre est un récit au plus près de ce que peut vivre une européenne qui découvre à la fois une ville, ses habitants, son histoire et sa culture. On se promène dans cette ville multi séculaire au gré des rencontres, du regard qui essaye de percevoir en profondeur les secrets des cœurs et des pensées. Camille de Rouvray nous entraîne dans les fils de sa pensée, de ses doutes, de ses peurs, de ses découragements et de ses découvertes. Alep vit au travers de ces personnages réels qui peuplent son quotidien, de ces amis syriens musulmans et chrétiens d’une part  et, d’autre part, d’autres amis européens qui, comme elle, se laissent pétrir par ce « je ne sais quoi » qui donne du sens à tout, à rien... à l’arabe que l’on apprend, à la musique orientale, à la diction des maqamat... Amer, Zimo, Tahir, Zeina, Jill, Samer, Wissam, Ayham... donnent de la chair et de la voix à ce livre, entre sang et larmes. Avec eux, avec chacun, Camille entre en symbiose et en exil. Elle cherche. Elle essaye de comprendre, de se débattre. Mais, il ne sert à rien d’aller là où n’y a plus de réponse à des questions portant du sens. Seul l’oud qu’Abou Qadri, vieux musicien et maître oriental, enseigne à Camille servira tout à la fois de lieu d’expérimentation, de vie plus intérieure jusqu’au point de l’abandon. L’apprentissage de cet instrument creuse le dos de l’auteur, raidit ses mains, durcit ses doigts..., mais au bout il y a les notes, l’Orient, ses amis... Une vie à l’intime portée par la musique et les pleurs, par la lecture et par des mois passés au monastère de Mar Musa auprès du Père Paolo De l’Ogglio (jésuite italien). L’auteur nous dépeint le monastère, sa vie communautaire, l’hospitalité qui s’y pratique, et les discussions vives qui  s’y nourrissent autour de la double question vitale : Faut-il soutenir et accueillir les « révolutionnaires ? L’attaque du monastère et l’exil forcé du jésuite laisseront la question dans l’état... De joie en désespoir, Camille poursuit son enseignement auprès de jeunes enfants dans une école française, jusqu’au dernier moment. Camille ne reste pas insensible. Elle prend parti, à sa façon. Ses yeux interrogent toute chose, toute arrestation arbitraire, la torture et les enlèvements. Jusqu’où faut-il aller ? Le moment est-il venu pour elle de partir ? Elle quittera Alep et la Syrie, et nous procurera un de ces récits de premier plan qui donne à penser là où la raison s’est, semble-t-il, retirée... si loin. Une autre façon de comprendre ce qui se vit là-bas au Proche-Orient.

Père Patrice Sabater, cm

 

Camille de Rouvray, Quitter Alep en guerre  ISB9782356873460  Editions Le Bord de l'eau (10 octobre 2014) 166 pages. 16 €