Paradis perdus

Paradis perdus

Le roman historique de Josselin Monclar rend compte de la guerre du Liban, de son histoire, de ses communautés en présentant, au fil de la narration et des dialogues, des personnages, des faits historiques, les traditions, des lieux etc.. Le Liban…, Beyrouth qui le fascine, et dont il dit qu’elle « a depuis longtemps accepté la tragédie, l’a apprivoisée, afin de ne pas disparaître en elle. Elle s’est faite son amie (…) » (page 13). La seule évocation de Beyrouth et du Liban auprès des occidentaux renvoie aux heures les plus dramatiques de notre histoire commune à partir de laquelle on n’a pas fini de disserter entre compassion, culpabilisation, regrets, et autres remords. On se déchire encore la peau de l’âme et on s’invective à profusion parce que bien sûr chacun a son histoire du Liban. Chacun s’est forgé sa propre « vision historique » des faits. Et, encore aujourd’hui, dans ce marasme libanais généralisé au cœur d’un Proche-Orient contraint à vivre la brutalité, la barbarie, au cœur de rien et dans une recherche de tout, de tout ce qui pourra aller mieux dans le quotidien de la vie, Josselin Monclar nous dépeint « son Liban ». Force est de constater que la narration n’est pas neutre. L’auteur prend parti pour un camp. Ce n’est pas n’importe quel camp…, pas n’importe quel camp chrétien non plus. On voit bien où va son cœur, quel est le Liban qu’il pleure, et comment il souhaiterait qu’il soit. A travers son personnage principal en dialogue avec ses amis étudiants rencontrés à l’université sous d’autres cieux, il explique ce qui a prévalu à cette guerre. Il développe pour hier, et somme toute pour aujourd’hui, toutes les récriminations (justifiées) contre les occidentaux ; et tout particulièrement de cette « tendre France », cette « mère » qui n’a pas su veiller sur sa fille…, le Liban. Les termes sont rudes pour les Libanais eux-mêmes, mais pas seulement. Les Palestiniens ne sont pas exempts des critiques acerbes…  La France, quant à elle, ploie sous une pluie de critiques de toutes parts. Le chapitre sur « le dîner à Faraya » vous plonge à vous couper le souffle dans cette atmosphère mordante d’après-guerre. Vingt-trois pages qui sonnent le canon, qui vous plongent dans la critique la plus froide en pointant les tenants et les aboutissants. Ce sont des jeunes qui parlent avec leur fougue, leurs rêves déçus, qui essayent d’essuyer les larmes, qui évoquent ces années difficiles surtout, comme Joumana, qui n’a plus rien ! Une jeunesse volée, détruite, des aspirations légitimes perdues … oui, comme un paradis. Le fut-il vraiment ?

Ce livre est un documentaire plein de fougue, d’amour et de passions. On prend plaisir à flâner avec le personnage principal dans Beyrouth et dans ce Liban. Josselin Monclar le connaît bien par les pieds et de l’intérieur. Cela se sent. Son ouvrage est sans doute un bien nécessaire pour tous ceux qui auraient oublié ou qui ne sauraient pas. Mais tout compte fait à qui est-il le plus utile ? Aux Libanais eux-mêmes ou bien aux Occidentaux qui rêvent quelque part toujours à un Orient d’un autre âge « fabriqué » par leurs aïeux, un Orient dont ils ne veulent rien savoir si ce n’est que le « bon côté » des choses, celui qui rapporte bonheur, argent, profits ? Est-il écrit pour nous les Français qui nous drapons dans nos certitudes et la mémoire d’une grandeur de la France qui ne l’a plus ? En direction de tous ceux qui laissent les chrétiens mourir, fuir de chez eux, de leurs terres ? Ces jeunes chrétiens, ici, le disent ouvertement : Ils ne partiront pas !

Un roman, un réquisitoire, une espérance à vivre dans un Liban multiconfessionnel à garder comme la prunelle de ses yeux, un message pour tout le Proche-Orient et toutes les communautés qui le composent… Il n’y a pas de lieu clos. Malgré toutes les difficultés, malgré la corruption, malgré les avidités des uns ou des autres, le Liban reste « un miracle permanent ». Il étonne les Libanais eux-mêmes. « Qu’y a-t-il de nouveau ? Non, rien de nouveau…, alors on continue ! » C’est ça le Liban. Cent fois détruit. Cent fois debout ! Non, il n’y a pas de « paradis perdus ». Il y a simplement une volonté farouche – grâce à Dieu - de s’accrocher à la vie, de vouloir vivre ensemble pour faire demain ce qu’il n’a pas été possible de faire véritablement hier !

L’écriture est belle et nous tient en haleine. Josselin Monclar nous fait entrer dans le Liban, et nous avons une certaine joie à le découvrir de l’intérieur… même si la période racontée est rude. Et puis le personnage central tombe amoureux d’une libanaise. C’est peut-être le plus beau signe pour se reconstruire avec ce Liban qu’il aime tant. Bonne lecture !

Père Patrice Sabater, cm

20 mars 2017