Patience Georges !

Il y a deux jours, Georges est venu me voir; c’est un jeune homme d’une trentaine d’années, instruit, marié, père d’un bébé.  Il est venu demander mon avis concernant l’émigration à un de ces pays, qui, dernièrement, et d’une manière surprenante et douteuse, ont facilité le voyage chez eux, octroyant un visa à qui le demande, et offrant en surplus le transport aérien, gratis.  Ce jeune homme a poursuivi, disant: Monseigneur, je suis sans travail, et la guerre a trop duré, vous savez qu’un grand nombre de vos fidèles sont partis, et ceci est une occasion pour quitter et émigrer, quel est votre avis et que me conseillez-vous ?

J’ai regardé Georges avec beaucoup de bienveillance ; c’est un de nos chers paroissiens en qui j’ai apprécié sa confiance en moi, me considérant comme son père et je lui ai demandé : Georges, comment imagines-tu l’avenir proche et lointain de ta famille ? Il m‘a répondu : Monseigneur, pour l’avenir immédiat, je trouve que c’est une occasion pour quitter facilement ce marasme et s’en aller vers la paix et la tranquillité après quatre ans et plus d’une guerre atroce. Quant à l’avenir lointain, j’aurai peut-être la chance de trouver un travail qui me permettra de subvenir aux besoins de ma famille, et de leur assurer une vie tranquille et un avenir confortable pour mes enfants. Je n’ai pu que lui répondre : patience, Georges !

‘’Patience’’, la patience est la clé de la délivrance. Nous avons patienté plus de quatre ans durant une guerre infernale, avec des dangers qui nous guettaient de partout, sans pour autant fléchir et nous soumettre. Pourquoi précipiter les choses aujourd’hui, quand nous sommes en train de percevoir un début de la fin de cette guerre qui nous a fait souffrir depuis 2011, et qui semble aujourd’hui exhaler son dernier souffle.  Ne vois-tu pas la situation dans les assemblées internationales et sur le terrain ? N’as-tu pas entendu les déclarations officielles des représentants des grandes nations à Vienne, Moscou et Washington ? N’as-tu pas remarqué les changements survenus dans la politique des pays européens envers la Syrie, leur empressement à combattre le terrorisme, leur acceptation d’une solution pacifique à notre conflit, et leurs agissements pour mettre au point une procédure en mesure de rétablir la paix le plus tôt possible, avant l’éclatement de toute la région ?

Tout le monde est concerné aujourd’hui par notre conflit, mais nous, nous en sommes distraits, et négligeons d’entrevoir la solution qui s’annonce. Qu’est- ce qui les a pris tout d’un coup à s’empresser pour transporter nos enfants dans leurs pays noyés dans des problèmes économiques sans précédent ? Est-ce que leur conscience s’est réveillée en fin  de compte après nous avoir ignorés des années durant ?  Pourquoi cette soudaine sollicitude jamais vue auparavent ?  Peut-être que les pays qui détiennent la décision de l’arrêt de la guerre en Syrie, les ont informés que ces quelques mois restants constituaient leur dernière chance pour participer à la destruction de la Syrie, en la privant de ses meilleures ressources humaines, après que d’autres se sont attelés à la priver de ses ressources naturelles et de ses services sociaux les plus avancés, soit par le vol, soit par la destruction ; on dirait que la conspiration est à son dernier stade et pousse son dernier soupir, ou bien ces pays ont réalisé qu’avec la fin de la guerre, personne n’acceptera plus de quitter la Syrie.

Patience, Georges, la guerre est sur le point de finir, et après, tout changera dans notre pays si prodigue.  Il se transformera en un vaste chantier qui facilitera le travail à ses sujets fidèles et ne laissera aucun de ses citoyens  dans le besoin ou en chômage.  Patience Georges, et tu verras sous peu l’extraordinaire.  Tu verras que la reconstruction reprendra de plus belle, que la horde des délégations  venant de l’Ouest et de l’Est, va affluer chez nous en quête de bénéfices dont ils sont privés dans leurs pays pleins de chômeurs, et dont le nombre croît de jour en jour.  Les investisseurs sont aujourd’hui tout prêts à commencer, et les grosses entreprises planifient pour arracher les grands projets qui vont s’étendre sur le terrain de notre chère patrie.

Patience, Georges, et tu verras bientôt que tout va changer autour de toi ; tu verras de nouvelles écoles, des hôpitaux, des usines qui reprendront le travail et le rendement, des entreprises modernes qui offriront généreusement leurs services aux citoyens. Tu verras un réel printemps éclore parmi nous pour donner à nos compatriotes et à chacun  de nos parents un rendement généreux et une vie respectable et prospère. Prospérité que les pays de l’Ouest ne connaissent pas en ces temps de crise et que tu n’auras pas l’occasion de goûter dans ces pays lointains oú tu veux aller, ces pays glacials qui se débattent dans tous genres de problèmes, et oú ils veulent t’exiler pour une raison qui les arrange.  Fais attention Georges, ils t’offrent un billet d’avion gratuit, quand leurs allies te terrorisent sur place, pour que tu mordes à l’hameçon et tombes dans le piège, quittant ta terre, ta maison, tes parents et l’héritage culturel de tes aïeux pour un billet d’avion envenimé ‘’one way’’, i.e. aller sans retour.  Fais attention, Georges. Ne te trompes pas, sois vigilant et ne commets pas la ‘’la faute de ta vie’’,  que tu regretteras tout au long de tes jours, car elle t’aura privé de ce que tu as de plus cher : ta bien-aimée patrie qui n’a pas sa pareille en charme et en beauté.

Métropolite J.C. JEANBART   Archevêque d’Alep