Migrants et réfugiés

Des migrations, il y en a eu tout au long de l’Histoire, et la Bible elle-même évoque ce mouvement avec la geste d’Abraham... De nos jours, l’exode des communautés chrétiennes prive le  Proche-Orient de sa diversité et de la richesse de ses communautés multiples. C’est un drame pour l’ensemble du Proche-Orient toutes populations et religions confondues.

Que peuvent espérer ces hommes et ces femmes ? Ils fuient les violences pour trouver parfois de l’indifférence, des mafieux, des profiteurs ou bien la mort sur des embarcations de fortunes, cachés. Des familles chrétiennes chaldéennes, syriaques, melkites, coptes vivent depuis des années dans des conditions de vie misérables, parfois infrahumaines. Ils croient qu’ils trouveront chez nous soutien, vie meilleure, travail et paix. Mais quelle sera leur vie parmi nous ? Ne se leurrent-ils pas ? Ou peut-être ne disons-nous pas toujours et parfaitement l’entière vérité sur notre réalité...

Loin de leurs terres, de leurs cultures, de leurs coutumes et de leur langue, le rapport aux traditions, au culte, à la foi évolueront dans le sens que nous connaissons en Europe : le néant spirituel, la perte des valeurs, la disparition des traditions et du rapport à la société construite selon des coutumes ancestrales. En Occident, nous vivons la crise économique, la perte du pouvoir d’achat, la montée des extrémismes, le vide spirituel, la perte de l’emploi. Ils perdront en premier lieu la langue, les habitudes, le rapport de respect et d’autorité dû aux parents, « l’idée de la famille », et ainsi assez rapidement un fossé se creusera entre les générations.

 Quant aux parents et surtout les grands parents, ils seront complètement en retrait. Nous nous débattons dans des problèmes insondables. Leurs pays se videront, et il semblera aux européens et autres occidentaux que nous aurons fait le meilleur possible pour les accueillir, tandis que dans un proche avenir nous les laisserons à leur peine, à  leur solitude et à leur désespoir. Qui sera là demain ? 

Les migrants qui arrivent chez nous, suite à la persécution, à la guerre et à l’horreur, ne sont pas des « gueux ». Des petites gens certes, pour la plupart ; mais aussi des personnes qui avaient souvent une bonne situation chez eux. Je connais, à Valencia, un jeune dentiste syrien maronite, qui vit grâce à des cours particuliers d’arabe en percevant 9 euros de l’heure. Sa femme a perdu son emploi. Malgré de nombreuses tentatives, il n’est pas encore arrivé à faire valider ses diplômes en Espagne... Ils ont TOUS une dignité à défendre et à faire valoir. Humiliation de tout un peuple !

Devant cette tragédie de l’émigration chrétienne, nous ne pouvons pas nous contenter de verser dans la seule émotion, ni préparer un futur très hypothétique à des gens déstructurés par la peur, la violence et complètement déracinés. Intégration, création de « cités » et de « paroisses typées » d’exil ? Dans un livre publié l’an dernier le Patriarche chaldéen, Mgr Louis Sako évoque le départ des chrétiens :

« Oui, bien sûr je les comprends. Leurs conditions matérielles sont déplorables (...) Mais il y a beaucoup d’ignorance. Ils n’ont pas d’idée de ce qu’est l’Occident. Ils pensent que c’est le paradis. Une fois arrivés là-bas ils se rendent compte qu’ils n’en connaissent pas la mentalité, la culture, les traditions, la langue. Ils sont perdus, isolés, ils sont stressés ! Quand je vais les rencontrer dans ces pays, je trouve souvent un grand découragement. Ils sont déracinés ! Il y a souvent chez eux, une amertume et une peur. C’est oppressant. On lit sur leur visage l’inquiétude d’un futur qui n’est pas garanti (...)

« Ceux qui veulent partir ne se rendent pas forcément compte de ce gouffre culturel et des défis qu’ils vont devoir affronter... La nouvelle génération sera américaine, française ou allemande, alors qu’eux ne peuvent même pas parler la langue de ces pays-là ! (...) Pour moi l’immigration n’est pas une solution, je ne cesse de le répéter. C’est une perte, car on est déraciné et on laisse derrière soi toute une histoire, tout un témoignage chrétien.

« Bien sûr, je comprends ceux qui partent. Et ceux qui désirent partir, ils sont libres ! Moi je pense que ces départs sont une grande perte pour toute la société, pour tout l’Irak. Chaque jour entre cinq et dix familles quittent le pays. Si cela continue, nous serons réduits à une présence symbolique. Alors quel autre choix avons-nous que de tenter de résister ? »  (Mgr Louis Raphaël Sako, « Ne nous oubliez pas ! ». Ed. Bayard, Paris - Janvier 2015 (pp 41-44 et 146-147))

Pour autant ne faut-il pas les accueillir ? Oui, bien sûr ! Cependant, il faut sans doute aussi écouter les Patriarches et les évêques qui nous renseignent sur les risques d’accueillir sans discernement. Ils nous renvoient à notre propre responsabilité et à notre capacité de nous mettre à leur écoute. A mon avis, il faudrait tout à la fois agir en plusieurs domaines. En voici trois :

1/ lire en Paroisse et dans les associations se consacrant à leur soutien l’Exhortation apostolique « L’Eglise au Moyen-Orient », du 14 septembre 2012, donnée par le Pape Benoît XVI lors de son voyage pastoral au Liban, sur les chrétiens orientaux et les Eglises orientales. Il y a là une source de connaissances, de méthode et d’indications pour connaître l’Orient chrétien REELLEMENT.

2/ Accepter l’idée qu’il nous faut accueillir ces frères en favorisant d’une part l’intégration et l’aide d’urgence, mais d’autre part faisant en sorte qu’ils ne se coupent pas de leurs racines. De la sorte, ils pourront un jour quand les temps seront devenus meilleurs au Proche-Orient, repartir chez eux. Cela est plus qu’une option, c’est une qualité de respect et de possibilité que nous leur devons. Aujourd’hui, ils sont dans l’impossibilité de réfléchir et d’imaginer pouvoir repartir... il faut les aider à gagner en confiance et à faire croître l’espérance.

3/ Exiger de nos gouvernants, qui n’ont strictement aucune connaissance de la situation, ni de volonté politique réelle de résoudre ces poblèmes, de mettre fin à l’horreur par tous les moyens efficaces les plus judicieux.

Franchement, peut-on penser le monde arabe sans les chrétiens ? Peut-on penser l’ensemble du Proche et Moyen-Orient, le Maghreb et l’Afrique sans eux ? La Terre du Christ et des Apôtres, des premiers Martyrs deviendra-t-elle un musée ? Sans les chrétiens, le monde arabe n’a plus de sens. Nos frères sont une véritable source de lumière, de savoirs, de ferment pour l’œcuménisme et pour le dialogue inter-religieux, pour l’éducation, la promotion de la femme et l’affirmation du droit à la citoyenneté, à la liberté de culte pour tous. Et, c’est justement pour cela que la canonisation de deux Palestiniennes le 17 mai dernier à Rome par le Pape François (Mère Marie-Alphonsine Ghattas et Myriam Baouardy) est un marqueur de très grande importance pour l’ensemble des chrétiens du Proche-Orient et pour les Arabes en général.

Oui, vraiment l’émigration n’est pas la seule solution ! Pouvons-nous laisser penser que le seul rôle que nous ayons à jouer puisse être celui d’une action dans l’urgence immédiate et, ainsi favorisant l’intégration ? C’est à mon avis, nous rendre responsables, aujourd’hui et pour longtemps, de l’abandon complet des chrétiens d’Orient. Le silence poursuit malgré tout sa marche..., et seules sont les associations et autres ONG en Europe et au Proche-Orient Orient, qui essayent d’en briser l’épaisseur. La mobilisation chez nous est au rendez-vous si j’en crois ce que je vois à Valencia et ici ou là en Europe. Beaucoup cherchent des moyens petits ou grands pour aider ceux qui arrivent..., même s’ils est vrai que cette aide parfois semble un peu désordonnée. Elle a néanmoins le mérite d’exister, et cela est très positif !

Mais en même temps, ils sont peu nombreux ceux qui parlent dans les medias, aujourd’hui, de ce qui se passe tous les jours en Syrie ou en Irak ? On ne parle plus que des migrants et si peu des réalités là-bas de terrain... Peu de medias parlent du patrimoine de l’Humanité à Palmyre détruit à jamais ? Qu’allons-nous faire de cet Orient ? Que va-t-on encore sacrifier ? Devons-nous accueillir l’ensemble du Proche-Orient en Europe sans poser des jalons réfléchis pour demain ? Ne risquons-nous pas de répéter une histoire passée qui a transformé, dépecé durablement cette région du Monde ?

Dans un article récent dans le quotidien Le Figaro, le sociologue Jean-Pierre Le Goff nous interpelle (« Extension du domaine de la culpabilité (Le Figaro, 4 sept. 2015)).Voici ce qu’il nous dit :

« Nous sommes dans une société non seulement bavarde, qui a tendance à considérer qu'on a agi sur le monde quand on a beaucoup parlé à son propos, mais dans une société «communicationnelle» où les images chocs et les réactions émotionnelles l'emportent de plus en plus sur la raison. Cette logique pénitentielle nous désarme face au défi que représentent ces flux de populations qui fuient la guerre et la barbarie de l'État et des groupes terroristes islamiques (...) À vrai dire, nous assistons à l'extension indéfinie de la notion de culpabilité dans une logique qui lamine l'estime de nous-mêmes, en nous rendant responsables de tous les maux.

« Cette logique pénitentielle nous désarme face au défi que représentent ces flux de populations qui fuient la guerre et la barbarie de l'État et des groupes terroristes islamiques, car elle tend à embrouiller les responsabilités, implique l'idée de fautes que nous aurions à réparer dans l'urgence en confondant la politique avec l'humanitaire et les bons sentiments. Nous devons secourir les victimes et prendre en compte la situation des réfugiés avec une éthique de responsabilité qui reconnaît la réalité des frontières (... ) »

Si nous sommes dans l’urgence et dans le temps présent, il nous faut être déjà urgemment dans le temps d’après... Prenons-nous suffisamment de champ et de hauteur pour penser un retour éventuel de ces frères et sœurs d’exil ? Apportons-nous déjà des débuts de réponse pour ces lendemains qui risquent de déchanter quand il y aura moins de volontaires, moins d’argent, ou aucun travail en vue ? A moins que nous voulions intégrer durablement ce flux d’exilés ! Si cela est le cas, pourquoi réussirions-nous aujourd’hui ce que nous n’avons pas pu faire en cinquante années post-coloniales en matière d’intégration ? Cela demande assurément une réflexion approfondie...

Ces frères d’infortune restent des membres de la famille humaine. Il est urgent et nécessaire de leur apporter toute l’aide possible et de les accueillir les bras ouverts. En cela nous répondons d’abord à un devoir humain, moral, éthique ; et en fin de compte à l’Evangile. Ce que le Pape François a annoncé résonne parfaitement en ce sens et consonne également avec l’Enseignement social de l’Eglise ; et tout particulièrement avec l’Encyclique « Pacem in Terris » donnée au monde par le Pape Jean XXIII.

Sachons déjà préparer demain en préparant l’avenir de ces frères en apportant en Syrie, en Irak et ailleurs, les réponses adéquates et urgentes devant la violence. Apportons notre aide efficace au Liban, et à la Jordanie dans l’accueill des réfugiés, ainsi qu’aux associations qui y travaillent sans relâche. Aidons les Patriarches et les évêques d’Orient dans leur mission pastorale, dans leur tentative de dialogue et d’action, dans leur volonté de voir un jour revenir leurs fils partis en raison des violences extrêmes ! Alors, que notre charité se fasse inventive et donne les moyens et les raisons à ces frères meurtris de pouvoir revoir le soleil se lever et se coucher au Levant...
 

Père Patrice Sabater Pardo, cm

Président-Délégué et fondateur de l’Association « Béthanie-Lumières d’Orient ».
Membre de la Commission diocésaine de l’archidiocèse  de Valencia (Espagne)

pour l’attention aux réfugiés et aux chrétiens persécutés.

Auteur du livre « La terre en Palestine/Israël. Une vérité à deux visages ».

Ed. Domuni Press – Presses Universitaires de Toulouse (Juin 2015) 
Préface Antoine Sfeir et Postface de Samir Khalil Samir, sj.